Le Parti Médiatique somme les électeurs de Mélenchon de se mépriser eux-mêmes

Ridiculiser et diaboliser, pour dénier aux citoyens le droit d’avoir des porte-paroles

     Le très respectueux et déontologique monde médiatique informe quotidiennement les sympathisants et électeurs de Mélenchon qu’ils sont des groupies « hallucinées » et « shootées » qui « s’évanouissent » devant leur « rock star », leur « gourou » à qui elles vouent un « culte de la personnalité », un « culte du chef », et « qui pourraient aisément écrire une hagiographie » sur leur « idole » ¹, leur « dieu ». En échange, ce dieu, amateur de « purification ethnique » et qui se trouve être à la fois un Hitler ², un Le Pen ³, un Mussolini 4 et un Staline 5, les « ratisse » 6  et les « manipule » 7.

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Dans ce monde médiatique fort nuancé et tolérant, il n’est pas permis d’avoir de l’estime pour un représentant qui se trouve être un excellent porte-parole. Non, cette estime est réduite à ce qu’elle a de plus primaire : on ne soutient pas celui qui incarne nos idées, défend nos droits et notre dignité mieux qu’un autre mais un trublion qui « fait le show » 8 et qui « parle bien », c’est-à-dire, dans la langue mi-paranoïaque mi-poujadiste des médias, qui nous manipule. Seuls vrais garants de la démocratie, les adultes-journalistes non démagogues, non populistes et non manipulateurs protègent le peuple-enfant manipulable, pour son bien, des « éructations populistes de Mélenchon » 9. Les citoyens qui soutiennent un tel éructeur sont donc ridicules et méprisables : quelle idée saugrenue en effet que de soutenir qui les soutient, leur parle de fraternité, et réconcilie culture et politique ! Ne doit-il pas forcément y avoir quelque chose de suspect là-dessous ? Ce mystère tourmente cruellement le Parti Médiatique qui, obsédé par l’idée d’aller « débusquer » en chacun sa part d’ombre et ses motivations honteuses, ne conçoit pas que l’on puisse agir sans attendre un « retour sur investissement ». De même, dans son monde paranoïaque, quiconque prétend parler au nom du peuple ne saurait être autre chose qu’un démagogue-populiste manipulateur, entendant lui aussi « tirer profit », « tirer des bénéfices » 10, « capitaliser » 11 et « surfer » 12. Si tout est monnayable dans le monde médiatique, pourquoi en irait-il autrement dans toute la cité ? Ainsi parlent le cynisme et le nombrilisme du Parti médiatique 13 (voir en conclusion ci-dessous l’analyse qu’en fait Nietzsche). Telle est la vérité qui le dérange le plus : ces « mélenchonistes » ne reçoivent pas d’ordres, personne ne les paye, ils agissent par conviction, par estime pour leur porte-parole et le combat qu’il incarne. Cette vérité rend malades un grand nombre de journalistes, car eux reçoivent des ordres, sont payés – souvent mal – pour dire ce qu’ils disent, et n’ont aucune estime pour ceux avec qui ils font équipe.

Qui vote pour un nazi ou est soi-même nazi mérite en effet de ne pas avoir de porte-parole

Si Mélenchon est traité de nazi, ses électeurs sont indirectement diffamés : ont-ils voté pour un  Hitler, pour un Le Pen, pour « la chienlit des dégénérés fascistes » 14, pour « le pire des xénophobes » 15 « hanté par les pires crimes » 16 ? Parfois, ils sont directement diffamés. Par exemple, ils sont informés dans le journal Marianne que l’allégresse qu’ils manifestent pendant un discours de Mélenchon est la même chose que « les enthousiasmes collectifs organisés, tels qu’on les pratiquait dans l’Allemagne nazie et la Russie soviétique » 17. À la suite de quoi certains lecteurs se désabonnent, eux qui jusque là se croyaient en droit – les naïfs – d’être informés. Ils se désabonnent de Libération, ceux qui jusque là trouvaient logique d’être défendus par des journalistes claironnants : « Nous sommes de gauche, nous luttons contre les injustices, les abus de pouvoir, pour que Libération conserve ses valeurs » ; « L’équipe de Libé est pour l’heure l’honneur de la profession. »  18. À la suite de quoi Libération et Marianne viennent jeter de grosses larmes sur la mort de la presse écrite.

Appel à la censure

Cette diabolisation de Mélenchon ne suffisant pas, pourquoi ne pas appeler à le « boycotter » et à le « mettre au piquet » 19 ? C’est ce qu’a fait le journaliste Renaud Revel. Selon le journaliste Henri Maler, cet appel équivaut à un appel à la censure.

L’assassinat de Mélenchon serait moins grave que celui de Bayrou

Et pourquoi ne pas informer les auditeurs de la chaîne de radio RMC, qui bat tous les records d’audience et constitue la plus méticuleuse entreprise de banalisation du fascisme en France, que l’éventuel assassinat de Mélenchon ne porterait pas atteinte à la démocratie, contrairement à l’assassinat de Bayrou, Hollande ou Sarkozy ? C’est ce qu’a fait le chroniqueur Franck Tanguy, animateur des « Grandes Gueules » avec les deux journalistes Olivier Truchot et Alain Marshall, au cours d’une émission consacrée à la sécurité des candidats à l’élection présidentielle de 2012 20 :

« Si l’on descend Jean-Luc Mélenchon, ça ne change rien, il n’y a aucun risque pour la démocratie ! […] Celui qui risque d’être élu Président de la République c’est François Bayrou, François Hollande ou Nicolas Sarkozy […] Ce n’est pas que la vie de Jean-Luc Mélenchon soit moins importante, mais il n’incarne pas aussi symboliquement que d’autres la démocratie puisque ses chances d’accéder à la fonction présidentielles sont nulles. »

La jubilation du parti médiatique lors de la défaite de Mélenchon contre Le Pen aux élections législatives de 2012, en dix exemples :

1. Le journaliste Alain Marshall ne travaille pas que chez RMC. Il est aussi arbitre de boxe chez BFM TV, où il jubilait, le 10 juin 2012 22 :

« Le Front national vous a mis K-O au match aller à la présidentielle, K-O au match retour à la législative. Allez-vous vous en relever ? » […] Là, vous êtes éliminé ! […] Vous êtes éliminé, Jean-Luc Mélenchon ! Vous êtes au tapis, vous êtes éliminé. »

2. Un autre journaliste amateur de boxe chez Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune, écrivait le 14 juin « Méluche est dans les cordes ». 3. La journaliste d’Europe1 Caroline Roux (elle aussi aime la boxe) disait le 10 juin 2014 : « Le Front national avec onze villes, 25% aux européennes. C’est une victoire par K.O. Jean-Luc Mélenchon ne capte pas cet électorat qui veut des frontières, être protégé. » 4. Quant à son confrère de L’Express Tugdual Denis, lui aussi jubilait de la défaite de Mélenchon contre Le Pen aux élections législatives, en titrant son article du 27 décembre 2012 : « Rétro politique 2012: le jour où Mélenchon a pris une douche électorale ».
5. Un article anonyme d’Europe1 du 4 juin 2012 était titré « Le Pen dézingue Mélenchon », et illustré par une photographie tout-à-fait impartiale et déontologique.
6. Lors de ces mêmes élections, le journaliste de Libération Lilian Alemagna écrivait que Jean-Luc Mélenchon « s’est fait sortir dès le 1er tour » 23.

https://i2.wp.com/opiam2012.files.wordpress.com/2014/05/deuxunes.jpg 7. Le même Lilian Alemagna a aussi titré un article « Au Front de gauche, la sortie de rouste ». 8. Laurent Joffrin, journaliste lui aussi à Libération, écrivait le 16 mars 2016 : « quand il défie Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, circonscription populaire, il se fait étriller ». 9. « Lorsque les membres du Front national s’expriment, Mélenchon est rhabillé pour l’hiver », écrivait la journaliste d’Europe1 Delphine Legouté le 2 avril 2012 dans son article « Le petit sac Mélenchon est de sortie ». 10. « Plus que quelques jours avant que le calvaire « régionales » ne se termine pour Jean-Luc Mélenchon. Avant celui de la présidentielle ? », concluait le journaliste d’Europe1 Cyril Morin dans un article du 3 décembre 2015.

Menace de mort

RMC est la seule station de radio qui se consacre à ce point, depuis plus de dix ans, à la propagande décomplexée de la droite et de l’extrême-droite. C’est peut-être cette ambiance décomplexée, créée par le parti médiatique, qui a excité le député de l’UMP Pierre Lellouche à menacer de mort Jean-Luc Mélenchon, au cours d’une émission sur France5 21.

Pourquoi une telle révulsion pour la fonction tribunicienne ?

     Le Parti Médiatique rejette cette partie du peuple qui à ses yeux ne mérite pas d’être représentée ; il est donc anti-démocrate, mais il est aussi anti-élites : sa révulsion pour la fonction tribunicienne n’est pas tant haine de la valeur d’égalité que haine de l’excellence et de ce qui est hors du commun. Ici, la droite rejoint l’extrême gauche ! Il y a une immense jalousie envers le talent oratoire de Mélenchon. Ce que tant de journalistes haïssent en Mélenchon, ce n’est pas moins l’élite que le « populiste ».  Ainsi, conscient de sa propre médiocrité et de la supériorité de son pire ennemi, le très cohérent parti médiatique lui reproche à la fois son populisme et son élitisme. Exceller dans tel ou tel domaine est aussi un scandale démocratique, d’où la haine d’une certaine gauche envers Mélenchon. Qui est talentueux est suspect. Pour que tout soit vraiment égal, il faudrait que rien ne dépasse.

     Cette révulsion pour la fonction tribunicienne est surtout une haine de la parole. « Toute parole (politique) est un mensonge ! », telle est la maxime de ces révulsés. Ils sont en vérité les pires manipulateurs, à l’image de cette journaliste qui a réussi l’exploit de titrer à l’attention de ses lecteurs « Mélenchon vous « manipule » » 24 … après que Mélenchon eut dit aux journalistes qu’il avait en face de lui : « Vous me manipulez, je vous manipule ». Cette maxime des révulsés est, comme l’analyse Mélenchon, « une perversion complète, un retournement de l’idée même du dialogue », elle est le fruit d’une idéologie nihiliste.

« Si toute parole est un mensonge, il n’y a plus de dialogue possible, donc plus de sphère publique possible. Seuls les gourous ont leur place, ou leurs substituts : le psychanalyste, le curé, le journaliste. » 26

Cette idéologie trouve son point culminant dans le Petit Journal et autres « décodeurs », « désintoxiqueurs », « détecteurs » et « décrypteurs » de la jeune génération de journalistes cool et blasés de Libération, Europe1 et Le Monde, qui tournent tout en dérision et soupçonnent derrière tout acte une attitude intéressée. Ce courant journalistique décode, détecte, décrypte et désintoxique, car bien sûr tout ce que disent ce qu’il appelle « les politiques » ne saurait qu’être confus et mensonger, tandis qu’il est la Vérité incarnée. Il est l’incarnation de ce dernier homme qui « cligne de l’œil » :

« Aux gens vulgaires tous sentiments nobles, généreux paraissent dénués d’utilité pratique et, pour cette raison, tout d’abord suspects : ils clignent de l’œil dès qu’ils en entendent parler, avec l’air de dire : « sans doute se cache-t-il là quelque bénéfice, on ne saurait tout percer à jour » : – ils sont pleins d’aigreur à l’égard de l’homme noble qu’ils soupçonnent de chercher son profit par des voies détournées. S’ils se voient par trop convaincus de l’absence d’intérêts et de gains personnels, voilà que l’homme noble n’est plus à leurs yeux qu’une sorte de fou : ils méprisent ses joies et se moquent de l’éclat de ses yeux. « Comment peut-on se réjouir de souffrir un préjudice, comment s’y exposer sciemment ! Il faut croire que la noble affection repose sur quelque maladie de la raison », – ainsi pensent-ils et observent-ils avec un air de mépris : de ce mépris qu’ils ont pour les joies que le fou puise dans son idée fixe. La nature vulgaire est en ceci remarquable qu’elle ne perd jamais de vue son profit et que cette pensée orientée par l’utilité et le profit est plus forte que les plus fortes impulsions : ne point se laisser égarer par ses impulsions – voilà sa sagesse et son amour-propre. »                                                                                 (Le Gai Savoir, I, § 3)

https://i2.wp.com/opiam2012.files.wordpress.com/2013/11/mc3a9lenchontireur-fou.jpg?w=640&ssl=1

 ***

N. B. : Le terme de « Parti Médiatique » est employé ici par commodité. Comme dans un parti politique, ce monde se compose d’individus défendant presque tous les mêmes intérêts et promouvant les mêmes valeurs. S’il ne faut surtout pas sous-estimer leur pouvoir de nuisance, il ne faut pas oublier que leur puissance réside précisément dans ce qu’on pourrait prendre pour une faiblesse : les journalistes ne se concertent pas, ne planifient rien, ne s’organisent pas à grande échelle comme le font les militants d’un parti pour définir une ligne politique commune : ils sont seulement lamentablement moutonniers. Leur insondable paresse intellectuelle et leur inculture font leur force, et leur suffisent. Ils n’ont ni besoin de « comploter » ni de se réunir comme le fait le MEDEF, le Parti Patronal. La journaliste Élisabeth Lévy dit que « ce parti ignore qu’il existe, il ne tient pas de congrès et il se divise souvent, comme sur le cas Macron. Mais il est soudé par le sentiment partagé de sa propre légitimité ».

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2 réponses à Le Parti Médiatique somme les électeurs de Mélenchon de se mépriser eux-mêmes

  1. chani dit :

    Cet article est particulièrement brillant !!

  2. gwenn dit :

    J’adore l’article du nouvel obs : « le candidat du front de gauche est devenue le chouchou de la bourgeoisie ».
    Cette même bourgeoisie qui détient ce journal oserait dénigrer son propre chouchou ?

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